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Emmanuel Macron face à la France populaire et au mur du pessimisme

Nous avons interrogé les Français sur leur situation économique alors que l’inflation s’installe de manière structurelle et affecte le pouvoir d’achat de la population. Deux France se font face : une France qui subit cette inflation et se trouve fragilisée. Une majorité de français dit ainsi voir sa situation se détériorer. En face, une France à l’abri de ces instabilités économiques.

Une situation économique détériorée

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Ce sont les clusters populaires qui, sans surprise, se disent le plus en difficulté. Deux groupes qui votent majoritairement Jean-Luc Mélenchon : les Solidaires et les Révoltés et quatre groupes qui votent majoritairement Marine Le Pen : les Réfractaires, les Eurosceptiques, les Sociaux-Patriotes et les Identitaires. On retrouve dans ces six groupes une sur-représentation d’ouvriers et d’employés, en particulier pour l’électorat de Marine Le Pen. Ce sont également des clusters vivant plutôt dans le péri-urbain ou la « France périphérique » et donc très dépendants de la voiture. On retrouve en somme cette « France des fragilités sociales » décrite par Christophe Guilluy dans son ouvrage de référence La France périphérique. Ces clusters populaires sont également ceux qui se sont le plus reconnus dans le mouvement des gilets jaunes en 2018 et 2019.

Les clusters urbains, diplômés, votant davantage Emmanuel Macron, se caractérisent dans notre enquête par la stabilité de leur situation. Les Sociaux-Démocrates, les Progressistes, les Centristes, les Libéraux sont les seuls clusters à déclarer majoritairement que leur situation est stable ou s’améliore. Ces quatre clusters avaient largement voté Emmanuel Macron lors des deux tours de la dernière présidentielle. Il les a réunis justement sur une demande de stabilité politique et économique qui caractérise ces clusters. Dans un contexte de crises multiples – gilets jaunes, COVID, guerre en Ukraine – Emmanuel Macron a joué la carte de la compétence et s’est présenté comme un rempart face à la radicalité supposée de ses concurrents qui entraînerait le pays dans le chaos. Logiquement, comme en 2017, cela lui a permis d’unir ces groupes qui pourtant sont divisés sur d’autres clivages : culturels, identitaires, écologiques…

La France qui boucle les fins de mois contre la France du 15 du mois.

On retrouve cette dichotomie entre la France qui boucle les fins de mois et celle qui n’y arrive pas. En rouge ci-dessus, les clusters populaires, fragiles qui n’arrivent pas à boucler les fins de mois. On doit y inclure également, par rapport à la question précédente, le cluster des Conservateurs, dans lequel on retrouve beaucoup de retraités vivant en ruralité. 25% d’entre eux dit ne pas parvenir à boucler ses fins de mois. Ce cluster a été durant la présidentielle en tension entre une offre politique identitaire-populiste et une demande de stabilité. Une moitié d’entre eux a ainsi voté Emmanuel Macron au 2nd tour, l’autre moitié Marine Le Pen. Cela illustre les forts clivages qui traversent une partie des retraités de droite de la France populaire.

Les trois clusters « lepénistes » sont ceux qui déclarent éprouver le plus de difficulté économique. Les Sociaux-Patriotes constituent l’un des clusters les plus populaires de notre segmentation : 31% d’entre eux disent ne pas parvenir à boucler le mois. C’est sur cette fragilité économique persistante que le FN puis le RN ont pu bâtir un socle solide qui n’a pas failli durant la dernière présidentielle malgré la concurrence d’Éric Zemmour. En plus de la demande de protection économique, le RN offre à cet électorat ce qu’il demande : une protection culturelle, identitaire. Se croisent ici la peur du déclassement économique avec la peur du remplacement culturel. Cet électorat qui appartient d’une certaine manière à la gauche économique (qui votait d’ailleurs encore massivement François Hollande au 2nd tour de la présidentielle en 2012) s’est radicalisé contre le « système », le PS et la gauche y étant accusés à tort ou à raison d’avoir trahi les classes populaires, et d’avoir cédé aux excès de la mondialisation.

Subsistent à gauche les classes populaires vivant plutôt dans les banlieues, qu’on retrouve principalement chez les Révoltés qui sont un groupe extrêmement populaire. On retrouve aussi à gauche les ouvriers et petits employés syndiqués de l’industrie ou de la fonction publique bien présents chez les Solidaires. Ces deux groupes votent massivement Jean-Luc Mélenchon. Si leur situation économique est similaire aux clusters Sociaux-Patriotes, Réfractaires et Eurosceptiques, ils se distinguent de ces trois clusters « lepénistes » par une tolérance envers l’Islam et une moindre radicalité sur les questions de frontières et de migrations. Toutefois, ils portent la même opposition radicale envers le Président de la République et plus généralement envers les « élites ».

En vert sur le tableau ci-dessus on retrouve cette « France qui va bien » et qui a voté massivement pour Emmanuel Macron. Les Sociaux-Démocrates et les Libéraux qui jadis votaient PS pour les premiers et UMP pour les seconds se rassemblent dans ce qui ressemble de plus en plus à un « bloc élitaire » pour reprendre la formule de Jérôme Sainte-Marie.  Ces deux clusters forment avec les Centristes le « cœur » de la coalition « macronienne ». Ils sont symboliquement ceux qui déclarent boucler facilement leur fin de mois.

Les Français pessimistes sur le quinquennat à venir

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La réélection d’Emmanuel Macron ne produit pas l’effet de souffle observé traditionnellement après l’élection présidentielle, laquelle garantit habituellement au Président une forme de bienveillance ou du moins de patience de la part de l’opinion. Malgré qu’ils aient réélu facilement le Président de la République, les Français ne semblent pas nourrir de grandes attentes de ce nouveau quinquennat. 44% des Français pensent que le quinquennat du Président sera « pire » que le précédent contre 28% qui pensent qu’il sera « identique ». Seuls 15% pensent qu’il sera « meilleur ».

Seule une part resserrée de l’électorat présidentiel pense que le second quinquennat sera meilleur que le premier. Les groupes de gauche modérée comme les Sociaux-Démocrates et les Progressistes, bien qu’ils aient largement participé à la réélection du Président, se révèlent hésitants. Une part importante d’entre eux déclarent ainsi « ne pas savoir » si le quinquennat à venir sera meilleur, identique ou pire.

A l’aune des élections législatives, l’enjeu pour Emmanuel Macron est de donner à cet électorat des gages et de le mobiliser à nouveau. En effet, ces deux clusters qui ont longtemps voté pour « la gauche de gouvernement » sont aujourd’hui hésitants entre l’offre proposée par la NUPES et la majorité présidentielle. Si la NUPES parvenait à attirer une partie significative de ces deux groupes, elle pourrait espérer ensuite dans les duels de 2nd tour fédérer les clusters populaires derrière elle dans une sorte de vote utile inversée contre le Président de la République.

Le risque d’une coalition anti-Macron derrière la NUPES

On mesure dans ces deux tableaux la forte radicalité des clusters populaires qu’ils soient plutôt pro-Mélenchon ou pro-Le Pen. Alors que ces clusters votent pour des offres très différentes lors des premiers tours, en cas de second tour NUPES / Renaissance, ces clusters seraient susceptibles de se réunir contre les candidats de la majorité présidentielle dans une logique de clivage peuple VS élite. L’enjeu pour Emmanuel Macron et la majorité est, à l’inverse, de susciter leur abstention, voire même d’attirer ces clusters identitaires au second tour en pointant, comme il a commencé à le faire, les candidats d’union de la gauche comme « communautaristes », complaisant avec l’islam radical, etc. Quoi qu’il en soit, les reports de voix des électeurs du RN au second tour pourraient bien être la clef des élections législatives. Pour l’emporter, la majorité présidentielle ne doit pas laisser se constituer un « front gilet jaune » dans les urnes.

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Baromètre hebdomadaire S21 : Législatives 2022

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La NUPES toujours en tête des intentions de vote devant la majorité présidentielle

La campagne pour les élections législatives est marquée par une grande stabilité. On observe peu de variations dans l’électorat.

La NUPES perd un point mais demeure en tête à 30% devant la coalition de la majorité qui demeure stable à 26%. Le Rassemblement National est à 19% (-1). Les Républicains sont en progression à 10,5% (+1,5) grâce à une hausse dans deux clusters de la frange la plus « radicale » de la droite : les Anti-Assistanat et les Identitaires. Une hausse qui reste à confirmer dans les prochaines semaines. Le parti d’Éric Zemmour, Reconquête, progresse également à 6% (+0,5).

La clé du premier tour pour la majorité présidentielle est de ne pas laisser s’échapper les électeurs de la gauche modérée vers la NUPES. On constate un « tiraillement » des électeurs Sociaux-Démocrates et Progressistes entre la coalition présidentielle et l’union de la gauche. Si la NUPES parvenait à élever son score dans cet électorat, elle arriverait très probablement en tête du premier tour dans de nombreuses circonscriptions. Cela reviendrait à réunir les deux gauches (la modérée et la plus radicale) qui votaient encore ensemble pour François Hollande en 2012 et qui se sont éloignées en 2017 et en 2022 suite à la chute du Parti Socialiste. Trop modérés sur le plan institutionnel et trop attachés à l’Union Européenne pour basculer vers Jean-Luc Mélenchon mais aussi trop écologistes et trop attachés aux services publics pour être complètement emportés par Emmanuel Macron, les Sociaux-Démocrates et les Progressistes représentent un électorat « clé », décisif car pouvant basculer vers l’une ou l’autre des offres en compétition en fonction de la campagne et des clivages qui seront mis en avant.

La dynamique initiée par l’alliance de la gauche se retrouve dans l’intérêt porté à la campagne au sein de l’électorat. Les Multiculturalistes, les Sociaux-démocrates, les Progressistes et les Solidaires sont les clusters qui se disent le plus intéressés par la campagne avec les Centristes. A l’inverse, l’attitude quelque peu effacée de Marine Le Pen dans la période qui a suivi le second tour de la présidentielle et la curieuse campagne menée par le RN semblent produire une « dévitalisation » de son électorat qui semble peu intéressé et peu mobilisé par ces législatives. Le risque d’abstention différentielle défavorable pour le RN est ainsi particulièrement élevé. De manière significative, les intentions de vote en faveur du RN sont en baisse cette semaine dans tous les clusters « lepénistes » : Sociaux-Patriotes, Réfractaires, Eurosceptiques, Identitaires et Anti-Assistanat. De toute évidence, l’espérance d’une cohabitation s’est imposée à gauche et dans l’ensemble de l’électorat qui croit davantage à cette option qu’en une cohabitation avec le RN. Jean-Luc Mélenchon est parvenu à mettre en avant cette rhétorique de « 3e tour » lorsque Marine Le Pen échouait une fois de plus au second. Les dynamiques électorales s’en ressentent, le premier réussissant contre toute attente à unir les partis de gauche et à imposer l’idée d’un duel avec la majorité, la seconde maintenant une division avec Reconquête qui risque de lui nuire en particulier dans les bastions identitaires du sud-est, où Éric Zemmour a choisi, à dessein, d’être lui-même candidat.

Baromètre hebdomadaire S20 : Législatives 2022

Le rapport de force politique reste stable

Dans notre baromètre consacré aux élections législatives cette semaine on observe une stabilité des rapports de force. L’alliance de gauche, la « NUPES », arriverait en tête avec 31% des suffrages devant la coalition de la majorité présidentielle qui perd un point cette semaine à 26%. Le Rassemblement National, faute de dynamique et d’alliance avec Reconquête reste troisième avec 20% des voix.

A l’instar de la campagne présidentielle qui a connu peu de mouvements brusques dans l’opinion jusqu’à la crise ukrainienne et l’entrée en campagne d’Emmanuel Macron, cette campagne législative se stabilise. L’alliance des partis de gauche a suscité une dynamique en sa faveur dans les premiers jours de l’union et a modifié sensiblement les rapports de force, s’imposant comme le premier des trois pôles devant Renaissance et le Rassemblement National. Depuis, la campagne connaît peu de moments forts. Le fait que l’offre politique se présente sous une forme simplifiée autour de trois pôles principaux qui correspondent à la tripartition électorale observée au premier tour de la présidentielle explique cette stabilité qui pourrait perdurer jusqu’au premier tour de scrutin. Les effets résultant de la nomination du nouveau gouvernement devront cependant être suivis avec attention. A ce titre, la nomination du nouveau Ministre de l’Education, Pap N’Diaye, a cristallisé dès sa prise de fonction des réactions très fortes en activant le clivage identitaire. Les représentants des forces identitaires – RN et Reconquête – se sont montrés logiquement particulièrement hostiles et virulents. A l’inverse, on a observé une bienveillance exprimée par la gauche radicale, en premier lieu par Jean-Luc Mélenchon. Cette nomination s’inscrit pleinement dans la stratégie présidentielle de brouillage de l’ancien clivage gauche/droite et dans la volonté pour Emmanuel Macron de cliver sur le volet culturel, espérant peut-être ainsi renforcer son aile gauche et diviser la coalition de la NUPES. L’autre dynamique qu’il faudra suivre avec beaucoup d’attention concerne l’électorat LR. Celui-ci va-t-il rallier les candidatures de la majorité présidentielle dans une logique de vote utile pour faire barrage à la NUPES dès le premier tour de scrutin ? Pour l’instant, nous n’observons aucune dynamique de ce type, mais il est important de rappeler que cette logique de vote utile qui avait conduit à l’effondrement de Valérie Pécresse s’était fortement accélérée dans les derniers jours, voire dans les dernières heures de la campagne présidentielle.

Les Français très majoritairement opposés à la retraite à 65 ans

Nous avons interrogé les Français sur le recul de l’âge légal de la retraite à 65 ans proposé par Emmanuel Macron. Seul un Français sur cinq se dit favorable à cet allongement. 39% sont même, à l’inverse, favorables à un abaissement de l’âge légal à 60 ans et 35% au maintien à 62 ans. Seuls deux clusters se montrent majoritairement favorables à l’âge de départ à 65 ans : les Libéraux et les Centristes, deux clusters phares de la coalition d’Emmanuel Macron, plutôt hostiles à la fonction publique, aux « acquis sociaux », aux 35h et globalement aux politiques redistributives.

Par ailleurs, une telle mesure clive fortement la coalition présidentielle. Les clusters de gauche modérée qui soutiennent le Président – les Progressistes et les Sociaux-Démocrates – sont très majoritairement favorables à la retraite à 60 ans ou à 62 ans, de même que les clusters dépolitisés ou modérés (Apolitiques, Sociaux-Républicains et Eclectiques) qui ont voté pour le Président.

La mise au premier plan de ce thème, notamment par la NUPES qui propose la retraite à 60 ans a tendance à fragiliser l’électorat du Président. Persister en faveur de la retraite à 65 ans constitue un risque de morcellement de sa coalition électorale, les électeurs de centre-gauche pouvant être alors tentés par les candidats de la gauche unie.

Les clusters populaires (Solidaires, Révoltés, Sociaux-Patriotes, Réfractaires, Eurosceptiques) sont quant à eux, sans surprise, extrêmement hostiles à une telle mesure.  Cela pourrait entraîner la constitution d’un « arc contestataire » si jamais la mesure venait à être votée par le Parlement, débouchant sur un front « anti-Macron » qui ne serait pas sans rappeler la coalition qui a porté le mouvement des Gilets jaunes lors de l’hiver 2018-2019.

Elisabeth Borne Premier Ministre : un choix peu clivant

La nomination d’Elisabeth Borne à Matignon fait émerger trois blocs quasiment équipotents : 35% des Français sont indifférents à sa nomination ou ne la connaissent pas, 33% y sont défavorables et 32% y sont favorables. Sa notoriété relative dans l’opinion et son profil technocratique font de cette option un choix assez peu clivant et surtout assez fédérateur d’une coalition électorale dont le plus petit commun dénominateur est la demande de « bonne gouvernance », d’équilibre et de compétence. En conséquence, très peu de Français ont un avis tranché sur cette nomination. Seuls quatre clusters se distinguent par leur opposition nette : les Multiculturalistes, les Révoltés et les Solidaires (trois clusters de gauche radicale) et les Sociaux-Patriotes (cluster identitaire et social qui vote majoritairement RN).
Nous avons également testé l’hypothèse d’une cohabitation amenant Jean-Luc Mélenchon à être nommé Premier Ministre. Si ses trois clusters phares de sa coalition présidentielle, les Solidaires, les Multiculturalistes et les Révoltés se positionnent très majoritairement en faveur de cette option, la grande majorité des clusters est opposée à l’arrivée de Jean-Luc Mélenchon à Matignon. C’est notamment le cas pour les deux clusters de gauche modérée qui, on l’a vu, sont tentés de voter pour la NUPES : les Sociaux-Démocrates et les Progressistes. Seuls 25% et 29% des électeurs de ces deux clusters se disent favorables à une éventuelle nomination de Jean-Luc Mélenchon à Matignon tandis que 35% des Sociaux-Démocrates et 51% des Progressistes indiquent dans le même temps vouloir voter pour la NUPES. On perçoit le paradoxe et le risque pour l’alliance de gauche de « personnaliser » l’élection autour de Jean-Luc Mélenchon, dont la personnalité reste très clivante, tout particulièrement au sein de la gauche modérée.
Le constat s’applique également pour Marine Le Pen. Comme Jean-Luc Mélenchon elle fédère un socle d’électeurs très fidèles qui sont autant attachés à sa personne qu’à son programme. C’est le cas principalement des Réfractaires, des Identitaires, et des Sociaux-Patriotes. Pour autant, une victoire du RN aux législatives et la nomination de Marine Le Pen à Matignon créerait un rejet très puissant dans la majorité des clusters, y compris dans des clusters qui votent en partie pour elle. C’est le cas pour les Anti-Assistanat qui sont 52% à être défavorables à sa nomination, de même que 54% des Conservateurs.

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Baromètre hebdomadaire S19 : Législatives 2022

Pourquoi l’écart entre la NUPES et la majorité présidentielle se resserre ?

Dans notre baromètre cette semaine, la « Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale » (NUPES) rassemblant PS-PCF-EELV-LFI perd trois points à 31% tandis que « Renaissance » et ses alliés gagnent 2,5 points et se trouvent en deuxième position à 27%.

La dynamique perçue lors des négociations entre les partis de gauche semble légèrement s’estomper. Cette baisse semble profiter directement à la majorité présidentielle. Le Rassemblement National ne parvient pas pour le moment à susciter de dynamique.

Nos indicateurs font apparaître que l’électorat de Marine Le Pen est aujourd’hui très démobilisé. La division du camp identitaire entre RN et Reconquête et l’acceptation de la défaite aux législatives par anticipation par Marine Le Pen elle-même – alors même que l’espace politique est aujourd’hui tripartite et que la victoire de la majorité présidentielle n’a pourtant rien d’une évidence – semblent avoir un impact très démobilisateur sur les clusters les plus favorables aux thématiques portées par les candidatures identitaires. Compte tenu de la sociologie déjà favorable de cet électorat, une forte abstention différentielle est à redouter pour les candidats du RN.

Si ce scénario venait à se confirmer, il en résulterait de nombreux duels NUPES – Renaissance. Dans ce « duel » qui semble s’installer, la majorité présidentielle a tout intérêt à « diaboliser » l’union de la gauche portée par Jean-Luc Mélenchon de la même façon qu’elle avait rediabolisé Marine Le Pen durant l’entre-deux-tours de la présidentielle.

Ainsi la majorité peut espérer fédérer son « bloc » modéré qui réunit une grande partie des clusters du centre gauche (Progressistes, Sociaux-Démocrates) mais aussi une part significative de la droite (Conservateurs et Libéraux).

La NUPES et Renaissance en concurrence directe chez les Sociaux-Démocrates et les Progressistes

Ces deux clusters qui ont largement voté pour Emmanuel Macron en 2017 et en 2022 sont absolument décisifs dans cette bataille pour les législatives. Ces électeurs constituent un pôle modéré, celui de la gauche dite « de gouvernement », qui votait jadis massivement pour le Parti Socialiste. Ce sont des électeurs très attachés à l’Union Européenne, à la redistribution économique et à l’écologie mais plutôt élitaires car diplômés et bien insérés dans la mondialisation, donc hostiles au « dégagisme », au « populisme » et, plus globalement, à la radicalité politique.

Si Jean-Luc Mélenchon était parvenu à mobiliser une partie de ces clusters durant la présidentielle grâce à la logique du « vote utile », ce n’était pas dans des proportions suffisantes et c’est, tout particulièrement, dans cet électorat qu’il lui a manqué des voix précieuses pour accéder au 2nd tour. L’union qui s’est nouée avec le PS, le PCF et EELV rebat largement les cartes car ces électeurs sont à nouveau tentés par cette offre : celle-ci se présente, en effet, sous une forme unitaire d’une part et de fait moins radicale parce que moins exclusivement focalisée sur la personnalité clivante de Jean-Luc Mélenchon d’autre part.

Ainsi au lendemain de l’union, dans notre premier sondage, la NUPES récupérait une part significative d’électeurs d’Emmanuel Macron. Aujourd’hui, on observe cependant un reflux de ces électeurs au profit de la majorité présidentielle. Cette semaine, La NUPES perd ainsi 13 points chez les Sociaux-Démocrates et 4 points chez les Progressistes, soit dans les principaux clusters de la gauche modérée. Cela se matérialise par de moins bons reports des voix de la présidentielle des électeurs de Yannick Jadot et d’Emmanuel Macron. 60% des électeurs de Yannick Jadot indiquent vouloir voter pour la NUPES (-13) et seulement 5% des électeurs d’Emmanuel Macron (-3). Les candidatures dissidentes du Parti Socialiste pourraient également nuire à la NUPES. La majorité présidentielle profite en partie de cette baisse.

L’équation reste, cependant, ardue pour « Renaissance » car dans la perspective de duel avec la NUPES, il lui faudra à la fois mobiliser cet électorat de centre gauche tout en captant le vote des clusters de droite les plus radicaux (Anti-Assistanat et Identitaires) au 2nd tour.  Dans cette perspective, la stratégie qui se dessine est celle d’une diabolisation de l’union de la gauche sur le terrain identitaire, ce qu’elle a commencé à faire en parlant de candidature « communautariste » ou « décroissante » sur le plan écologique.

Activer le clivage identitaire vise ainsi à fédérer une large coalition électorale dans le cadre d’un front anti-Mélenchon, qui permettrait à la majorité présidentielle de battre les candidats de la NUPES dans nombre de circonscriptions au second tour.

Les Républicains et le Rassemblement National en mauvaise posture

Les Républicains gagnent un point à 9,5% mais sont, à l’image de leur candidate Valérie Pécresse lors de l’élection présidentielle, pris en étau entre la majorité présidentielle et les candidatures identitaires. Leur socle se réduit désormais à deux clusters : les Libéraux et les Anti-Assistanat qui sont les deux seuls clusters à placer les candidatures LR à plus de 20%. Les Libéraux continuent de placer les candidats « Renaissance » en tête à l’image de la présidentielle où ils avaient largement voté en faveur d’Emmanuel Macron, de même que les Conservateurs. Ces deux clusters constituaient encore en 2017 le cœur électoral de LR avec les Anti-Assistanat et les Identitaires qui quant à eux accordent aujourd’hui davantage d’intérêt électoral au RN et à « Reconquête ».

Pour autant, la désunion qui sévit entre le RN et « Reconquête » empêche Marine Le Pen de susciter une dynamique. Une part importante des Identitaires (environ 1/5) s’apprête à voter pour les candidats soutenus par le parti d’Eric Zemmour. Les Conservateurs qui l’avaient massivement soutenu à la présidentielle sont quant à eux nombreux à indiquer vouloir voter pour la majorité présidentielle, certainement par soucis de continuité et de stabilité et, sans doute, pour faire barrage à la gauche unie.

En résumé, l’élection parait devoir se jouer principalement aujourd’hui entre la NUPES et la majorité présidentielle, ce qui pourrait conduire à une relative marginalisation des candidatures LR, mais aussi de celles du RN, malgré le bon résultat de sa candidate à la présidentielle.

Si les thèmes de campagne qui s’imposent tournent autour des enjeux identitaires – et en particulier de la dénonciation de la NUPES comme complaisante avec le « communautarisme » – la majorité présidentielle sera alors dans une position favorable pour remporter le scrutin. Mais si la gauche unie parvient à imposer des thématiques sociales et une demande de transformation du système, elle pourrait trouver des réserves électorales, voire mettre en difficulté Renaissance et ses alliés.

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Baromètre hebdomadaire S18 : Législatives 2022

Pourquoi les elections legislatives a venir sont-elles les plus indecises depuis 1997 ?

En ce tout début de campagne, la Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale (NUPES) arrive assez largement en tête des intentions de votes : 34%. Ce résultat créé une situation pour le moins inédite. En effet, depuis 2002, l’élection des députés s’était transformée en un scrutin de ratification de la présidentielle. Pour la majorité présidentielle, les législatives s’apparentaient à une quasi-formalité administrative. Cette année, le scrutin semble bien plus indécis et ouvert.
Cette incertitude réside, bien évidemment, dans le fait que les principales forces de gauche (en particulier LFI, EELV, PS, PCF) ont passé un accord inédit aux termes duquel elles ne présenteront qu’une seule candidature par circonscription. Une telle configuration sur la base des rapports de forces tels que nous les mesurons actuellement est de nature à assurer la qualification au second tour des candidats de la NUPES dans de très nombreuses circonscriptions, et même de permettre à cette coalition d’entrevoir une possible majorité à l’Assemblée Nationale en juin prochain.

Pas d’état de grâce pour le président réélu

Plusieurs facteurs expliquent qu’une telle perspective soit devenue possible alors qu’elle était encore inimaginable cet hiver. Tout d’abord, l’élection d’Emmanuel Macron ne s’accompagne d’aucun « état de grâce », comme le révèle le baromètre de popularité que nous avons publié récemment (https://cluster17.com/barometre-des-personnalites-politiques-s16/). Cette absence d’état de grâce a pour conséquence logique une absence d’effet de souffle du scrutin présidentiel sur les législatives. Il se pourrait même que le « vote sanction » pratiqué par les électeurs français de manière quasi-systématique depuis les législatives de 1978 ait été comme suspendu lors de la dernière présidentielle mais s’exprime à nouveau dès ces législatives.

L’autre facteur à prendre en compte réside dans la tripartition de l’espace politique, telle qu’elle a émergé du premier tour de la dernière élection présidentielle. Autour des candidatures de Jean-Luc Mélenchon, d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen (à laquelle il faut associer, ici, Eric Zemmour), trois grandes coalitions ont coagulé : une coalition de gauche sociale-écologique, une coalition libérale-modérée et une coalition identitaire. Ces trois coalitions sont de forces assez comparables. La position « centrale » d’Emmanuel Macron lui a permis de gagner assez largement face à Marine Le Pen, mais avec des reports de voix assez médiocres de la coalition de gauche sociale-écologique et pour conséquence qu’il a été, en proportions des suffrages recueillis, le président le moins bien élu de la Vème République depuis Georges Pompidou. C’est donc bien à partir de ce cadre tripartite qu’il faut analyser les législatives à venir.

L’offre de la NUPES lance une dynamique à gauche

A ce stade de la campagne, l’avantage concurrentiel de la NUPES réside dans son alliance électorale. Des trois pôles, celui de la gauche sociale-écologique est de loin le plus unifié. Ce type d’alliance, on le sait, créé de la dynamique électorale. Nous le vérifions encore une fois dans notre dernier sondage : les clusters de gauche sont, pour l’instant, parmi les plus mobilisés. La Nouvelle Union Populaire permet ainsi de faire le plein des voix dans les clusters les plus radicaux et les plus à gauche, ceux qui ont constitué le socle électoral de Jean-Luc Mélenchon tout au long de la dernière campagne présidentielle.

Ainsi, les Multiculturalistes déclarent-ils voter à 93% pour la NUPES, les Solidaires à 86% et les Révoltés – moins politisés en moyenne – à 70%. Mais l’essentiel se joue, sans doute, plus encore sur d’autres segments qui se révèleront probablement décisifs : ceux de la gauche modérée, qui jusqu’à présent ont soutenu Emmanuel Macron et LREM. L’offre politique représentée par la NUPES attire, en effet, à ce stade une part significative de cet électorat.  Un cluster tel que les Sociaux-Démocrates qui soutient majoritairement Emmanuel Macron depuis 2017 déclare ainsi avoir l’intention de voter en faveur de la NUPES à 44% (soit près du double du score obtenu au sein de ce cluster par Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la dernière présidentielle). De même, les Progressistes, un cluster jeune urbain et plutôt modéré, sont-ils aujourd’hui majoritairement en faveur des candidatures de la NUPES (55%).

Ces segments de la gauche modérée constituent l’une des clefs principales de l’élection à venir. Leur vote de juin prochain devrait se révéler particulièrement décisif. S’ils votent en faveur de la NUPES, la nouvelle union de la gauche a de bonnes chances de s’imposer, mais s’ils restent fidèles à la majorité présidentielle, celle-ci pourrait conserver son leadership à l’Assemblée.

Maintenir la coalition électorale de la présidentielle : le défi de la majorité

La majorité présidentielle doit parvenir à reconstituer la coalition qui vient de réélire Emmanuel Macron. Dans cette perspective, elle ne doit accumuler trop de pertes sur son flanc gauche – qui subit l’attraction de la NUPES – et en même temps elle doit capter les clusters qui jusqu’en 2017 votaient pour la droite et, en particulier, pour les Républicains. La bataille électorale se joue donc à la fois sur les Sociaux-Démocrates et les Progressistes, mais aussi sur les Conservateurs et, plus encore, les Libéraux. Ces derniers, qui constituent le cœur battant de la droite française, ont massivement voté Emmanuel Macron (46%) dès le premier tour de la présidentielle, sans doute dans une logique de vote utile.

Pour gagner les législatives, la majorité présidentielle devra a minima réitérer ces résultats, voire améliorer encore ses scores parmi les Conservateurs et les Libéraux, encore plus avec l’offre électorale de la NUPES. Il lui faudra ainsi siphonner l’électorat des Républicains, lesquels vont à nouveau se retrouver en tension entre les clusters de droite les plus modérés attirés par la majorité présidentielle et les plus radicaux attirés par le RN et Reconquête. Le fait que l’espace libéral-modéré soit divisé entre majorité présidentielle et Républicains représente, cependant, un risque électoral.

Si la participation est aussi faible que lors des précédentes législatives – ce qui n’est pas certain compte tenu de l’enjeu plus important que d’habitude – il n’y aura presque pas de triangulaires. En conséquence, la concurrence entre les candidatures de la majorité présidentielle et celles des Républicains sur les segments de droite libéraux et modérés pourrait conduire à une dispersion des voix au premier tour et favoriser ainsi des duels entre NUPES et RN. Pour éviter cela et encourager des logiques de « vote utile », il est probable que le camp présidentiel soit tenté de dramatiser l’enjeu de ces législatives et tentent de mobiliser l’électorat modéré en agitant la menace d’une victoire d’une gauche unie dominée par les Insoumis et Jean-Luc Mélenchon.

Le camp identitaire sous la menace de la division et de l’abstention

Comme l’espace libéral-modéré, le camp identitaire se présente, pour l’instant, lui aussi, divisé. RN et Reconquête, malgré la proximité et la compatibilité de leurs électorats, ne semblent pas devoir sceller d’alliance électorale. Une telle situation n’est jamais très favorable en termes de dynamique électorale. On le mesure dans le fait que les clusters qui ont le plus soutenu Marine Le Pen lors de la présidentielle – Réfractaires, Eurosceptiques, Sociaux-Patriotes, Anti-Assistanats – sont aujourd’hui ceux qui semblent le moins nourrir d’attentes par rapport aux législatives à venir. Ce sont, par exemple, les clusters qui se déclarent les moins certains d’aller voter en juin prochain. Une telle situation explique, sans doute, pourquoi le RN et Reconquête sont en léger recul dans notre dernier sondage avec respectivement 19,5% et 5% des intentions de votes.

Bien que seconde du scrutin et malgré une forte amélioration de son score au second tour de la présidentielle par rapport à 2017, Marine Le Pen et le RN ont, pour l’instant, laissé la gauche unie se positionner en principale alternative à la majorité présidentielle. Une telle situation accentue le risque abstentionniste au sein de cet espace politique, d’autant plus que le socle de la coalition de Marine Le Pen est composée de clusters très populaires qui sont les plus exposés aux risques de défection électorale en juin prochain. Ajouté à la division des deux partis identitaires, une telle situation pourrait coûter un certain nombre de qualifications au second tour dans les circonscriptions les plus disputées.

En résumé, la tripartition de l’espace politique observable au premier tour de la dernière présidentielle, l’absence d’état de grâce en faveur du camp présidentiel et l’alliance des principales forces de gauche contribuent bien à faire des élections du mois de juin le scrutin législatif le plus indécis depuis 1997.

Baromètre des personnalités politiques

Baromètre des personnalités politiques N°1

Marine Le Pen en tête de notre 1er baromètre de personnalités

Nous publions notre premier baromètre hebdomadaire de popularité des personnalités politiques. Pour organiser notre classement, nous avons décidé de classer en tête la personnalité qui obtient le plus de « soutien ». Cela nous semble refléter davantage le potentiel politique et plus encore électoral d’une personnalité, la « sympathie » étant un élément subjectif moins explicatif des comportements électoraux. A titre d’exemple, au baromètre de la « sympathie », Jean Lassalle serait en passe de se retrouver au 2nd tour d’un scrutin présidentiel.

Marine Le Pen fédère le socle de soutien le plus massif

Ce n’est pas la plus populaire ou la plus sympathique de notre classement mais Marine Le Pen arrive en tête au nombre de soutiens. La candidate, bien que défaite au second tour, possède un socle très fort d’électeurs qui se retrouvent à la fois dans ses idées et dans sa personne. C’est principalement ce socle de soutiens très puissant qui lui a permis de tenir bon face à Éric Zemmour durant la campagne au cours de l’automne et de l’hiver dernier. On perçoit son assise au sein des clusters populaires « sociaux-identitaires » : les Réfractaires, les Eurosceptiques et les Sociaux-Patriotes. Autour de ce « noyau dur », elle agrège une base de soutiens assez large : elle séduit en effet le cluster des Conservateurs, dans lequel elle arrive en tête devant Emmanuel Macron. Rappelons que ce groupe de petits retraités de droite, assez modérés mais très conservateurs sur les valeurs l’avait placée à égalité avec Emmanuel Macron au 2nd tour. Enfin, elle arrive en tête dans des clusters plus radicaux sur l’immigration et la sécurité : les Anti-Assistanat et les Identitaires. Dans ce dernier cluster, elle devance d’une courte tête Éric Zemmour, dont on perçoit bien où se situe le socle très radical qui l’a porté durant la campagne. Le fait que sa popularité se cantonne quasi exclusivement à ce cluster des Identitaires montre le rétrécissement de son audience électorale au fil de la campagne, apparaissant certainement trop clivant et trop radical pour le reste des clusters mais aussi trop à « droite » sur le plan économique.
A l’inverse, Marine Le Pen arrive en tête dans six clusters sur seize, ce qui démontre la transversalité de ses soutiens et nous permet de comprendre les ressorts de sa réussite au 1er tour et de sa progression au 2nd tour. Cependant, la « marque Le Pen » tout comme son programme hostile à l’immigration et à l’islam, restent rejetés dans une large partie de l’électorat malgré sa stratégie de dédiabolisation.

Emmanuel Macron et Edouard Philippe, leaders incontestés de la France modérée

Emmanuel Macron est la deuxième personnalité à obtenir le plus de soutiens. Il arrive lui aussi en tête de six de nos clusters. Principalement dans les groupes modérés, diplômés ou dépolitisés. Le cluster phare de sa coalition reste les Centristes, dans lequel il obtient un plébiscite avec 65% de soutiens. On retrouve le cœur de son électorat constitué des clusters diplômés, modérés et dépolitisés : Apolitiques, Sociaux-Républicains, Eclectiques autour desquels il arrive à agréger le soutien des anciens électeurs PS.

Il arrive en effet en tête dans deux clusters de gauche modérée, citadins, diplômés : les Sociaux-Démocrates et les Progressistes. Mais il arrive également en tête au sein des Libéraux, l’ancien cluster de base de l’électorat UMP, presqu’à égalité avec son ancien Premier Ministre. Edouard Philippe est ainsi le premier « concurrent » d’Emmanuel Macron dans les clusters de la droite et du centre. Il atteint des scores assez hauts dans les mêmes clusters que le Président de la République.

En revanche, le Maire du Havre ne séduit pas les Sociaux-Démocrates et les Progressistes, ce qui laisse à penser que la succession du Président ne sera pas aisée pour celui qui s’inscrira dans ses pas, car sa réussite électorale repose avant tout sur cet alliage original qui coalise schématiquement des anciens électeurs de François Hollande et de Nicolas Sarkozy autour de l’ancien électorat de François Bayrou (voir https://cluster17.com/sur-quels-elements-repose-la-victoire-demmanuel-macron/).

Enfin, notre baromètre montre un rejet assez puissant de la personnalité d’Emmanuel Macron y compris dans des clusters où il dispose pourtant également de soutiens. Il y a une grande ambivalence de l’électorat à son endroit : il séduit autant qu’il divise. Chez les Apolitiques il est rejeté à 42%, chez les Sociaux-Républicains à 41%, chez les Eclectiques à 31%, et chez les Conservateurs, cluster très clivé, il arrive second du classement en termes de soutiens mais il génère 45% de « rejet ».

Moins surprenant, il suscite une forte défiance dans les clusters de « l’arc contestataire », ces groupes appartenant à la gauche radicale comme les Multiculturalistes, Solidaires et les Révoltés mais également dans les clusters favorables à Marine Le Pen : Réfractaires, Eurosceptiques, Sociaux-Patriotes et Identitaires. Dans l’ensemble de ces clusters, plus de deux tiers des électeurs « rejettent » la personnalité du Président. On voit ici l’esquisse d’un « bloc anti-Macron » qui peut se coaliser dans des mobilisations de type Gilets jaunes mais qui n’ont pas voté ensemble en 2022 car trop clivés notamment sur l’axe identitaire.

Jean-Luc Mélenchon en tête d’un pôle de gauche radicale

Jean-Luc Mélenchon arrive 4e de notre baromètre, derrière Edouard Philippe. Le troisième homme de la présidentielle est le leader incontesté du troisième « pôle », celui de la gauche radicale et écologiste, qu’on retrouve principalement dans trois clusters qui le placent largement en tête : les Multiculturalistes, les Révoltés et les Solidaires.

Il est également apprécié dans le cluster des Progressistes, un groupe plutôt jeune, citadin et diplômé qui l’a placé au coude-à-coude lors du 1er tour avec Emmanuel Macron. Il est la quatrième personnalité la plus soutenue dans ce cluster et fait notable, il y est peu « rejeté » contrairement à l’autre groupe de la gauche modérée, les Sociaux-Démocrates qui sont 14% à le soutenir mais 40% à le « rejeter ».

Comme Emmanuel Macron et Marine Le Pen, sa notoriété est très élevée et à l’instar de ses deux concurrents il clive une partie importante de l’électorat qui dit « rejeter » sa personnalité.
Le fait de cliver n’est pas un problème pour ces trois candidats dans la mesure où cela leur permet dans le même mouvement de coaliser une base solide de soutiens fidèles. Ce n’est pas le cas des autres candidats à la présidentielle. En particulier pour les deux candidates des anciens partis de gouvernement qui clôturent notre classement.

Valérie Pécresse est « rejetée » par 55% des électeurs (et 27% se disent « indifférents ») et Anne Hidalgo occupe la dernière position rejetée par 61% des électeurs (24% se disent « indifférents »). C’est tout autant leurs campagnes difficiles que leurs partis qui semblent mis en cause dans l’électorat. Leurs très faibles résultats lors de la dernière présidentielle ont sans doute contribué à dégrader encore un peu plus leur image dans l’opinion.

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Sur la politique sanitaire : une France coupée en deux

Dans notre étude réalisée en partenariat avec Marianne du 1er au 5 février, nous avons interrogé les français sur la politique sanitaire du gouvernement. A l’image de notre étude qui testait la réaction de l’opinion aux propos tenus par le Président de la République sur sa volonté « d’emmerder » les non vaccinés, nous constatons que la politique sanitaire suscite l’émergence de deux blocs quasiment équipotents : 44% des sondés soutiennent la politique sanitaire du gouvernement et 48% se dit favorable à l’obligation vaccinale quand l’autre moitié la rejette fermement. Cependant, 69% des français, soit une large majorité de français se déclare favorable à l’arrêt du port du masque. Ce clivage puissant autour de la politique sanitaire recoupe un clivage peuple/élite très marqué. Les clusters les plus diplômés sont pro-vaccins et plus favorables aux mesures prises par le gouvernement, tandis que les clusters populaires non diplômés s’opposent radicalement à la vaccination obligatoire et à la politique sanitaire menée depuis deux ans. Nous retrouvons ainsi logiquement cette opposition au niveau de l’électorat. Les électeurs de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen sont les plus opposés aux mesures gouvernementales. L’électorat d’Emmanuel Macron adhère quant à lui massivement aux mesures prises. Les électeurs de l’espace « écolo-social-démocrate » – Yannick Jadot, Anne Hidalgo, Christiane Taubira – sont extrêmement clivés, de même que les électeurs de Valérie Pécresse et dans une moindre mesure ceux d’Eric Zemmour.

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L’émergence d’un « bloc des colères »

Notre segmentation par cluster permet d’observer dans le détail comment s’articule ce qu’on pourrait appeler un « bloc des colères ». Nous observons comment le thème vaccinal unit les clusters de ce bloc et les met d’accord sur un point : l’opposition radicale à Emmanuel Macron. Nous voyons ainsi se dessiner un arc contestataire qui rassemble principalement six de nos seize clusters : les Multiculturalistes, les Solidaires, les Révoltés, les Réfractaires, les Eurosceptiques et les Sociaux-Patriotes. Ces six clusters ont en commun d’être des clusters populaires ou de classe moyenne inférieure, d’avoir soutenu massivement les gilets jaunes en 2019, de s’abstenir plus que les autres et de s’orienter principalement vers deux candidatures : celle de Jean-Luc Mélenchon (pour les Multiculturalistes, Solidaires, Révoltés) et Marine Le Pen (pour les clusters Réfractaires, Eurosceptiques et Sociaux-Patriotes). Ces clusters ont également en commun d’être les plus réfractaires au libéralisme et de façon générale au « système » incarné par des politiciens dont ils se méfient.

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A la question : « Êtes-vous pour ou contre la vaccination obligatoire », nous retrouvons donc en tête les Sociaux-Patriotes qui se disent très défavorables à 64% et assez défavorable à 15% (un rejet qui s’élève au total à 79%). Dans la même étude, 40% des électeurs de ce cluster disent avoir l’intention de voter Marine Le Pen et 24% pour Eric Zemmour. Le deuxième cluster le plus défavorable à la vaccination est le cluster des Révoltés : 64% se disent très défavorables à cette mesure, 13% se disent assez défavorables. Dans notre étude, 48% des électeurs de ce cluster très populaire et antisystème disent vouloir voter pour Jean-Luc Mélenchon en avril 2022. Les clusters les plus opposés à la vaccination obligatoire sont ensuite les Solidaires (65%), les Eurosceptiques, les Réfractaires (64%), et les Multiculturalistes (61%).

Pour autant, cette convergence est circonstanciée à la thématique sanitaire : un électeur Solidaire ne votera pas pour Marine Le Pen, de même qu’un Social-Patriote a très peu de chance de voter pour un candidat de gauche, bien que Jean-Luc Mélenchon ait réussi à faire des scores intéressants dans ces trois clusters lepénistes en 2017.

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Notre étude montre que l’électorat le plus radical sur la question vaccinale est celui de Jean-Luc Mélenchon dont 75% d’électeurs sont défavorables à la vaccination obligatoire. On comprend alors pourquoi le leader la France Insoumise tient des propos très clivants sur la politique sanitaire. Cela explique également pourquoi Adrien Quatennens a encouragé ses militants sur France Info jeudi 10 février à participer au « convoi de la liberté ». Si cette posture ultra-contestataire a pour objectif de fédérer les clusters populaires, elle n’en demeure pas moins risquée pour J-L Mélenchon qui doit augmenter ses intentions de vote chez les Sociaux-Démocrates et les Progressistes s’il veut retrouver un étiage proche de son score en 2017. Le même risque existe chez Marine Le Pen. A la fois, il lui faut « tenir sa base » populaire, au sein de laquelle elle subit la concurrence d’Eric Zemmour et en même temps, il lui faut poursuivre son élargissement notamment en cas de 2nd tour en évitant de paraître trop radicale pour des clusters moins acquis à sa cause.

En somme dans ce « bloc des colères » nous retrouvons les clusters qui ont le plus soutenu les gilets jaunes et qui sont aussi ceux qui votent le moins pour Emmanuel Macron. Ce sont les clusters phares de l’opposition politique au gouvernement. Ils sont sociologiquement l’antithèse du « bloc macroniste » qui soutient largement la politique sanitaire du président et la vaccination.

A l’inverse, Emmanuel Macron rassemble derrière lui un bloc homogène électoralement qui lui permet d’être assez serein si jamais ce clivage devenait majeur au cours des prochains jours à l’occasion du « convoi de la liberté », vaste mouvement de contestation des restrictions sanitaires.

Emmanuel Macron soutenu par un bloc élitaire

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Par effet de miroir, les clusters les plus favorables à la vaccination obligatoire et à la politique sanitaire du gouvernement sont les clusters les plus diplômés, les plus aisés, les plus métropolitains, les moins radicaux, en somme ils dessinent une France qui va bien et qui s’est portée en 2017 sur les candidatures Hamon, Fillon, Macron. Sur la question de la vaccination obligatoire, on retrouve tout d’abord les Centristes qui y sont favorables à 78%, puis les Sociaux-Démocrates (71%), les Libéraux (69%), les Sociaux-Républicains (59%) et les Conservateurs (57%). Plus surprenant, les Anti-Assistanats, cluster pourtant très contestataire qui dit dans notre étude vouloir voter Le Pen à 34% et Zemmour à 20%, est majoritairement favorable à la vaccination obligatoire (58%). C’est même le 2eme cluster qui se dit « très favorable » (38%) juste après les Centristes (39%).  Ce cluster Anti-Assistanat est le moins diplômé, il est extrêmement populaire et nous devrions donc le retrouver dans le « bloc des colères » mais sa nature particulière très pro-ordre peut expliquer ce positionnement en faveur de la vaccination. C’est aussi un cluster globalement âgé. Ce cluster avait déjà manifesté un soutien relatif aux propos du Président sur sa volonté « d’emmerder les non vaccinés » : 52% se disaient favorables sur « le fond » du propos. C’est le pari d’Emmanuel Macron qu’il avait réussi lors des gilets jaunes : faire passer les revendications anti-pass et anti-vax pour des trublions, une « chienlit » pour reprendre la célèbre formule gaullienne qui nuirait une fois de plus aux commerçants, à l’économie, à l’ordre public ; des éléments auxquels sont attachés des clusters radicaux comme les Anti-Assistanat ou les Identitaires. Ce clivage sanitaire est ainsi particulièrement intéressant pour Emmanuel Macron car il ne perd pas sa base et divise celle de ses concurrents.

Cluster17_Rolling hebdomadaire_Politique sanitaire_Clusters

La politique sanitaire du gouvernement est ainsi majoritairement soutenue dans les clusters Centristes, Sociaux-Démocrates, Libéraux, Progressistes, Eclectiques et Sociaux-Républicains. Un autre cluster décisif, celui des Conservateurs, est partagé en deux : 51% adhèrent à la politique sanitaire du gouvernement depuis 2 ans, 49% la rejettent. Ce cluster âgé, rural, de classe moyenne, penchant à droite est actuellement particulièrement indécis et se partage de manière égale entre trois candidats dans nos intentions de vote : 27% disent vouloir voter Pécresse, 24% Le Pen, et 25% Macron. Ce dernier peut donc avoir intérêt à cliver au sein de ce cluster en agitant le thème sanitaire qui n’y fait pas consensus pour y maintenir une fragmentation électorale qui complique la tâche de Valérie Pécresse. Enfin, notons que la politique sanitaire rassemble une fois de plus la gauche modérée (Sociaux-Démocrates, Progressistes) et la droite modérée (Libéraux). Emmanuel Macron parvient à rassembler ces clusters diplômés qui naguère étaient opposés et votaient pour les deux partis structurant la Ve République : le PS et LR. Alors que ces clusters sont très clivés sur les questions identitaires et culturelles, leur volonté de stabilité économique et politique, le rejet des extrêmes et de la radicalité les réunit derrière la candidature du Président. C’est ainsi qu’Emmanuel Macron obtient 47% des intentions de vote des Sociaux-Démocrates, 33% des Progressistes et 34% chez les Libéraux. Emmanuel Macron parvient ainsi à empêcher une percée des candidats du pôle social-écologique (Taubira, Jadot, Hildago) et bloque, au moins pour l’instant, toute dynamique en faveur de Valérie Pécresse.

Les clusters Jadot, Roussel, Taubira, Hidalgo, Pécresse et Zemmour clivés sur la question sanitaire

Les électeurs du pôle « écolo-socialiste » sont les plus clivés sur les enjeux sanitaires. La moitié des électeurs de Jadot, Taubira et Hidalgo se disent très favorables ou assez favorables à la politique sanitaire du gouvernement. L’électorat de Fabien Roussel apparaît également clivé. L’équation est donc difficile à résoudre pour ces candidats dont les clusters constituent l’arc « naturel » du vote de gauche (Multiculturalistes, Sociaux-Démocrates, Progressistes et Solidaires) car ces clusters sont extrêmement divisés. Si les Sociaux-Démocrates et les Progressistes font partie des plus favorables à la politique sanitaire et à la vaccination, les Solidaires et les Multiculturalistes font partie des plus opposés.

Cluster17_Rolling hebdomadaire_Politique sanitaire_Candidats

Il est donc extrêmement difficile pour eux de se positionner sur ces questions. Et l’on voit bien que ceux-ci adoptent parfois des positionnements fluctuants voire contradictoires à l’image de Christiane Taubira qui a évolué et appelle désormais sans ambiguïté à la vaccination. De même, Fabien Roussel a adopté une stratégie différenciante de Jean-Luc Mélenchon sur les questions sanitaires en encourageant à la vaccination la plus large. Son électorat selon le sondage est clivé bien que plutôt favorable à la vaccination obligatoire. Cependant, ces dernières semaines, il a réalisé une percée chez les Solidaires qui eux, sont majoritairement défavorables aux questions posées. Donc en insistant trop sur ce point dans l’optique de se différencier de Jean-Luc Mélenchon, il prend un risque vis-à-vis des Solidaires et des Multiculturalistes, soit des composantes centrales de la gauche radicale.

Eric Zemmour subit les mêmes tensions sur ces sujets. Son électorat réunit des électeurs extrêmement radicaux mais attachés à l’ordre. S’il remettait en cause le bienfondé de la vaccination et des mesures de restriction, il prendrait le risque de cliver des clusters qui y sont plutôt favorables et dans lesquels il réalise des bons scores : les Anti-Assistanat, les Identitaires et surtout les Libéraux (cluster qu’il cible en adoptant un programme assez proche de celui de François Fillon en 2017). On observe d’ailleurs qu’Eric Zemmour progresse au sein de ce cluster (autour de 20% des intentions) et une éventuelle percée dans ce cluster augmenterait considérablement ses chances d’accès au 2nd tour. Il a donc tout intérêt à ne pas se positionner sur le sanitaire. A l’inverse, Valérie Pécresse et Emmanuel Macron ont tout intérêt à essayer de l’emmener sur ce clivage orthogonal parmi ses électeurs.

On voit bien que ce thème sanitaire met tous les candidats en tension vis-à-vis de leur électorat à l’exception de Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. En conclusion, le clivage autour de la politique sanitaire est d’autant plus favorable pour Emmanuel Macron qu’il fédère sa coalition électorale tout en divisant potentiellement les coalitions adverses. En cela, la crise pandémique aura, jusqu’à présent, permis au Président de consolider son bloc électoral.

Pourquoi Emmanuel Macron cherche-t-il à cliver sur la vaccination ?

Par Jean-Yves Dormagen

RÉSUMÉ

Les propos d’Emmanuel Macron paraissent bien avoir produit l’effet qui était probablement escompté. Ils comportent une authentique prise de risque car ils ont largement déplu sur la « forme », y compris au sein de clusters très favorables au Président et essentiels à sa réélection. Ils ont ainsi, sans doute, encore accentué certains problèmes d’images auxquels est confronté Emmanuel Macron depuis le début de son quinquennat. Mais la forme volontairement provocante des propos présidentiels était, sans doute, le prix à payer pour placer le clivage sanitaire au centre du débat. Car sur le fond – ce qui compte bien évidemment le plus en politique – ce clivage permet de fédérer à la fois les clusters de son aile gauche (Sociaux-Démocrates et, dans une moindre mesure, Progressistes), de son centre modéré (Sociaux-Républicains, Centristes) et de son aile droite (Libéraux). Une telle configuration présente un double avantage pour Emmanuel Macron : compliquer encore plus l’émergence d’une candidature issue de l’espace de la sociale-écologie et mettre sous tension celle qui apparaît aujourd’hui comme sa principale menace dans la perspective d’une réélection, Valérie Pécresse.

La coalition électorale de la candidate des Républicains se révèle, en effet, profondément divisée sur les propos tenus par le Chef de l’Etat. Pour des raisons similaires, Eric Zemmour n’a lui, non plus, guère intérêt à la mise au centre du débat du clivage sanitaire. Enfin, ce clivage comporte aussi des risques pour les candidats qui s’appuient pourtant principalement sur des clusters plus radicaux et plus antisystèmes. S’engager frontalement sur ce terrain pourrait, en effet, conduire Jean-Luc Mélenchon à s’éloigner encore plus des clusters de la gauche modérée. Quant à Marine Le Pen, si ce clivage peut lui assurer de prendre définitivement le leadership sur Eric Zemmour dans les groupes les plus antisystèmes, il comporte aussi le risque de l’éloigner des segments identitaires (Anti-Assistanats et Identitaires) porteurs d’une demande d’ordre et de sens des responsabilités. L’interview donnée par Emmanuel Macron au Parisien conduit donc bien à fédérer sur le fond sa coalition électorale tout en divisant les coalitions adverses. Mais l’opération ne sera une réussite que si les coûts en termes d’images ne se révèlent pas trop élevées et durables.

Ce début d’année 2022 marque le lancement politique de la pré-campagne du Président de la République. En politique, cliver est un art car il permet de coaliser et mobiliser un camp (majoritaire) contre un autre (qu’on espère minoritaire). Le clivage idéal est celui qui fédère sa coalition électorale et dans le même temps divise les coalitions adverses. A quelques mois de l’élection, le risque principal est de se tromper de clivage jusqu’à se retrouver minoritaire dans son propre camp comme François Hollande en 2016 lors de l’adoption de la loi Travail ou du débat sur la déchéance de nationalité. Mais cela peut aussi mener à la victoire comme pour Jacques Chirac en 2002 qui avait exploité le clivage sécuritaire après les attentats du 11 septembre 2001. Emmanuel Macron dispose à ce titre d’un avantage structurel : parce qu’il est le Président en exercice, il dispose des meilleurs leviers pour imposer ses thèmes dans le débat public. C’est ainsi qu’en quelques jours, Emmanuel Macron a coup sur coup clivé l’électorat pour tenter de faire réapparaître le clivage de 2017 entre d’un côté : le « camp de la raison », du « progrès » et de l’autre : « le camp populiste », « antisystème ». C’est à l’aune de cette stratégie qu’il faut interpréter les « polémiques » sur le pavoisement des monuments du drapeau européen et surtout sur l’interview au Parisien dans laquelle Emmanuel Macron évoque son envie « d’emmerder les non vaccinés ». Nous avons souhaité vérifier les conséquences de cette « provocation », sans doute calculée, en termes de clivages politiques grâce à notre méthode de clusterisation de l’électorat.

Dans le tableau ci-dessous nous présentons les réponses des électeurs par clusters à la question suivante : « Le Président de la République, Emmanuel Macron, a déclaré : « Moi, je ne suis pas pour emmerder les Français. Eh bien là, les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder ». Que pensez-vous de cette phrase ? ».

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Le clivage sanitaire est un clivage pertinent pour Emmanuel Macron

Premier enseignement, l’interview donnée au Parisien a bien eu un effet très clivant puisqu’elle divise les électeurs en deux grands pôles de dimension comparable : un pôle de 50% qui n’est d’accord « ni sur la forme ni sur le fond » du propos face à un autre pôle composé de ceux qui sont « d’accord sur le fond mais pas sur la forme » (26%) et de ceux qui sont « d’accord à la fois sur le fond et sur la forme » (20%). Le but de l’interview n’était pas d’unir les Français mais bel et bien d’unir une potentielle coalition électorale, majoritaire si possible, tout en divisant les coalitions adverses.

L’enseignement principal pour Emmanuel Macron est que ses propos sont largement approuvés sur le « fond » par les clusters qui sont essentiels à sa réélection : Progressistes, Sociaux-Démocrates, Sociaux-Républicains, Centristes et Libéraux. Dans notre étude, le Président a le soutien de cette France diplômée, du « camp de la raison » qui a conduit à son élection en 2017. Les trois clusters les plus décisifs pour sa campagne partagent le positionnement sur le fond du Président : les Sociaux-Démocrates (gauche modérée), les Centristes (le cœur du macronisme) et les Libéraux (ex-cœur de l’électorat Fillon 2017).

Les « Sociaux-Démocrates » sont essentiels à la réussite d’Emmanuel Macron car leur adhésion au Président empêche toute percée d’une candidature issue de l’espace écolo-socialiste. Les « Libéraux » sont le cluster sur lequel se joue le plus intensément la concurrence entre le Président et Valérie Pécresse, la seule candidature susceptible de le menacer pour l’instant dans le cadre d’un second tour. Quant aux « Centristes », ils sont le cluster le plus acquis au Président. Ces trois clusters ont réagi de manière similaire à l’interview : ils partagent dans près de huit cas sur dix environ le « fond » du propos mais sont divisés sur la « forme ». Au sein de ces clusters modérés, la dimension familière et provocante des propos tenus n’a semble-t-il guère été appréciée.

Mais sur le fond, le clivage sanitaire fédère ces clusters car ils ont une répulsion naturelle et instinctive envers la radicalité et donc envers l’excessivité des propos « antivax ». Le rejet des « extrêmes », du « complotisme », du « populisme », est le liant de cet électorat macroniste originel. Cet électorat transversal se divise parfois profondément sur les questions identitaires et les sujets de société (immigration, GPA, sécurité…), mais il se fédère sur les enjeux économiques et démocratiques. La crise sanitaire est l’occasion de mettre en avant un « bilan », une « compétence », des « capacités de gouvernance » qui sont, là aussi, autant de vertus particulièrement valorisées par ces clusters composés pour une bonne part de cadres et de diplômés du supérieur. Le clivage sanitaire doit ainsi favoriser la coagulation d’un « bloc élitaire ». L’enjeu pour Emmanuel Macron est donc bel et bien ici d’installer des sujets sur lesquels ce « bloc » est susceptible de se réunir. La crise sanitaire permet cela et ce d’autant plus que l’enjeu vaccinal constitue un terrain miné pour ses opposants en particulier à droite et à l’extrême droite.

Un clivage inconfortable pour Valérie Pécresse

A l’instar du thème de l’Union Européenne, le thème sanitaire et vaccinal permet à Emmanuel Macron de mettre Valérie Pécresse en tension. La candidate LR a en effet une équation périlleuse à résoudre car sa coalition repose sur la combinaison d’un électorat européiste, « raisonnable », diplômée, peu radicale (les Libéraux) et de clusters plus clivés sur l’Europe, voire plus radicaux et plus antisystèmes : Identitaires et Anti-Assistanats. La formulation choc du Président de la République a bien eu l’effet qui était sans doute escomptée : elle a profondément divisé ces trois derniers clusters. Dans le même temps, elle produisait une forte adhésion parmi les Libéraux. Il est essentiel de souligner que ce cluster qui représente aujourd’hui un quart du vote en faveur de Valérie Pécresse est aussi l’un des clusters les plus en accord sur le fond avec les propos du Président (74%).

Il est par conséquent quasiment impossible pour Valérie Pécresse de s’exprimer sur le sujet sans prendre le risque de cliver au sein de sa propre coalition. Au moment même où elle se prononçait, elle aussi, très clairement en faveur de mesures contraignantes, l’adoption du pass vaccinal et la cristallisation du débat autour du vaccin divisait massivement son électorat et son parti (Les députés LR ont d’ailleurs adopté des positions très différentes lors du vote du pass vaccinal). Son engagement à « ressortir le Kärcher de la cave » pour « nettoyer les quartiers » doit se comprendre comme une tentative de contre-feu : il lui faut absolument replacer le débat sur des enjeux régaliens qui lui permettent d’unir ses clusters et d’espérer diviser la coalition d’Emmanuel Macron.

En somme, cette semaine préfigure sans doute l’affrontement à venir entre Emmanuel Macron et Valérie Pécresse : celui de la bataille pour l’imposition des clivages. Le premier doit affaiblir la seconde dans le cluster des « Libéraux » en se plaçant en rempart anti-populisme et en gardien du temple de la raison économique. Valérie Pécresse doit fédérer ses clusters – Conservateurs, Libéraux, Anti-Assistanat, Identitaires – en se montrant crédible sur les sujets de sécurité, de lutte contre l’immigration, de défense de la culture française…

Les électorats d’Eric Zemmour et de Marine Le Pen divisés

La mise en avant du débat sur le pass vaccinal met également en difficulté les deux candidats identitaires : Eric Zemmour et Marine Le Pen. Tous deux savent que leurs chances de réussite reposent sur leur capacité à ne pas se laisser « extrémiser ». C’est la stratégie de la normalisation pour Eric Zemmour, qui se présente comme « candidat du RPR », de la Droite en somme, et la stratégie de la dédiabolisation pour Marine Le Pen qui en écartant Florian Philippot du RN et en renonçant à la sortie de l’euro avait définitivement entériné une stratégie de recentrage.

Concernant l’interview choc du Président, les coalitions de ces deux candidats sont, elles-aussi, divisés. C’est pour Eric Zemmour que ce clivage sur les enjeux sanitaires est le plus difficile à gérer. Il ne s’y est pas trompé d’ailleurs en déclarant que cette sortie était un « piège d’Emmanuel Macron », accusant le chef de l’Etat de vouloir « faire du Covid le sujet de cette présidentielle ». En effet les deux clusters les plus indispensables au succès d’Eric Zemmour – les Identitaires et les Anti-assistanats – manifestent un soutien qui n’est pas négligeable, on l’a vu, au Président sur les non-vaccinés. Les Anti-Assistanats, bien qu’il s’agisse d’un cluster de droite radicale, sont, sur ce sujet, coupés en deux : 52% favorables sur « le fond » (dont 25% en accord sur le « fond et la forme ») contre 46% « d’accord ni sur le fond, ni sur la forme ». Cette situation s’explique, sans doute, par le fait qu’Identitaires et Anti-Assistanats compose des clusters en moyenne âgés et très attachés à l’ordre, à l’autorité et au respect des normes auquel fait explicitement référence la déclaration du Président lorsqu’il stigmatise les non-vaccinés comme étant de mauvais citoyens.

Pour Marine Le Pen, la situation se révèle un peu moins délicate. Ses clusters les plus fidèles sont beaucoup plus antisystèmes et concentrent une part significative des électeurs les plus sensibles aux arguments des antivax. Les Eurosceptiques et les Sociaux-Patriotes sont ainsi respectivement 71% et 84% à n’être d’accord « ni sur la forme ni sur le fond » avec l’interview du Président. Demeurent pour elle le problème de la crédibilité et l’enjeu de ne pas effrayer les clusters moins antisystèmes dont elle a besoin pour se qualifier et, plus encore, pour réunir des voix au second tour : les Identitaires, les Conservateurs, les Anti-Assistanats.

On le voit, ce clivage est un casse-tête pour les candidats identitaires. Remarquons d’ailleurs que dans cette situation inconfortable, aucun candidat n’a contesté formellement le fond de l’interview donnée au Parisien. Le risque de passer pour un « antivax » est trop grand, si risqué même qu’Eric Zemmour comme Marine Le Pen prennent le risque d’abandonner la frange la plus radicale de leurs clusters sur ce sujet à d’autres candidats moins pusillanimes, et moins menaçants électoralement tels que Florian Philippot ou Nicolas Dupont-Aignan.

Les Sociaux-Démocrates et les Progressistes ou l’impossible opposition de la gauche

Jean-Luc Mélenchon a fait, quant à lui, le choix de s’opposer au pass sanitaire et au pass vaccinal. Il peut se le permettre car il prend un peu moins de risque à s’opposer frontalement au Président sur cet enjeu que les autres candidats. Les trois clusters les plus importants de sa coalition – Multiculturalistes, Solidaires, Révoltés – sont parmi les plus hostiles aux propos du Président tant sur « le fond », que sur « la forme ». Faiblement concurrencé dans ces trois clusters à ce stade de la campagne, Jean-Luc Mélenchon peut s’opposer sans trop de risque, mais à condition de ne pas donner l’image d’un antivax car les Solidaires et, plus encore, les Multiculturalistes sont hostiles au complotisme antiscience. En s’affichant comme l’opposant numéro 1 à Emmanuel Macron et au pass vaccinal, Jean-Luc Mélenchon peut aussi espérer reconquérir le vote d’une partie des clusters populaires antisystèmes : Sociaux-Patriotes, Réfractaires et Eurosceptiques. Il avait su capter une partie de ces groupes en 2017, mais ceux-ci se sont fortement éloignés depuis, sans doute en raison des prises de position jugées comme trop favorables au multiculturalisme du leader Insoumis sur les enjeux identitaires. Ce positionnement comporte cependant un risque majeur : celui d’accentuer encore les clivages au sein de la gauche et d’éloigner toujours plus les Sociaux-Démocrates et, dans une moindre mesure, les Progressistes. Ces deux clusters de gauche modérée constituent le cœur historique de l’ancien électorat socialiste. En 2017, Jean-Luc Mélenchon avait bénéficié auprès d’eux d’un contexte favorable. Certes, ces clusters avaient largement voté pour Emmanuel Macron dont ils constituent le flanc gauche de sa coalition, mais ils s’étaient aussi significativement portés sur Jean-Luc Mélenchon : 22% parmi les Sociaux-Démocrates et 33% parmi les Progressistes. Le leader Insoumis était alors parvenu à incarner le vote utile à gauche dans un contexte d’effondrement de la candidature socialiste. S’il s’engage dans une opposition résolue au pass vaccinal, il risque d’éloigner les Progressistes et de s’aliéner définitivement les Sociaux-Démocrates. On le voit, selon que l’objectif est de prospérer sur le clivage antisystème ou d’incarner le « vote utile » à gauche, les positions à adopter par le leader Insoumis sur le clivage sanitaire ne peuvent être que très différentes.

Un tel choix peut s’avérer d’autant plus décisif que Yannick Jadot est un concurrent très sérieux dans ces deux clusters diplômés, aisés, urbains et déterminants pour l’avenir électoral des candidats de gauche. En incarnant une candidature sérieuse et en tenant des propos raisonnables, favorables à la vaccination et à la science, le candidat écologiste peut espérer concurrencer à la fois Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron. Les termes de l’équation électorale à résoudre sont globalement les mêmes pour Christiane Taubira et Anne Hidalgo. Par une forme d’apaisement et de modération, ces candidatures semblent mieux placées que Jean-Luc Mélenchon pour séduire Progressistes et Sociaux-Démocrates sur les thématiques en lien avec la vaccination. Ces deux clusters sont fondamentaux pour les candidats marqués à gauche car leur adhésion dans des proportions encore très importantes au Président de la République empêche pour le moment toute dynamique en leur faveur dans les sondages.

Emmanuel Macron a-t-il eu tort de provoquer ainsi sur la forme ?

Au regard des résultats de notre étude, apporter une réponse à cette dernière question est plus complexe. La forme clivante du propos était, certainement, le prix à payer pour imposer à ce point dans l’espace médiatique le clivage sanitaire. Et de manière générale, les positions de fond sur les enjeux clivants sont bien plus décisives que les enjeux de forme, lesquels ne sont généralement que l’« écume des choses » pour reprendre la célèbre formule de Paul Valéry. Il n’en reste pas moins que la forme a déplu, y compris dans un cluster pourtant largement acquis au Président de la République, tel que les Centristes. Plus problématique peut-être, la forme délibérément brutale des propos du Président a réouvert la voie à des critiques récurrentes depuis le début de son quinquennat :  il ferait preuve d’une forme d’arrogance, voire de mépris envers les Français et tout particulièrement des catégories populaires et des moins éduqués. Dans cette perspective, les « non-vaccinés » d’Emmanuel Macron peuvent être considérés comme un équivalent des « déplorables » d’Hillary Clinton, une formule que Donald Trump avait su utiliser en 2016 pour dénoncer l’élitisme culturel des Démocrates et ainsi mobiliser les fractions populaires de son électorat. C’est, bien évidemment, ce qu’espèrent les concurrents du chef de l’Etat qui s’emploient depuis une semaine à déplacer la ligne du conflit sur la personnalité d’Emmanuel Macron et son supposé mépris social pour tenter d’éviter un clivage sanitaire sur lequel le Président de la République est le mieux positionné.

Étude réalisée par Cluster17 pour le compte du journal Marianne auprès d’un échantillon de 1 426 personnes inscrites sur les listes électorales issu d’un échantillon de 1 506 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. L’échantillon est réalisé selon la méthode des quotas, au regard des critères de sexe, d’âge, de catégorie socioprofessionnelle, du type de communes et des régions de résidence. Questionnaire auto-administré en ligne. Interviews réalisées entre le 6 et le 8 janvier 2022. Les répondants ne sont pas rémunérés.

Marges d’erreur appliquées aux résultats ( 1 426 personnes) :
Pour un pourcentage de 5 % (1.1) ; 10 % (1,6); 20 % (2,1); 30 % (2,4); 40 % (2,5); 50 % (2,6); 60 % (2,5); 70 % (2,4); 80 % (2,1); 90 % (1,6); 95 % (1,1)

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Les personnalités françaises appréciées des clusters

Dans le cadre de son partenariat avec l’hebdomadaire Marianne, Cluster17 a sondé les 16 clusters afin de connaître les personnalités appréciées par chacun dans les catégories suivantes : chanteur, humoriste, sportif, acteur et journaliste. Les réponses obtenues et présentées dans cet article offrent un panorama des affinités de chacun des systèmes d’opinion.

Evolution intentions de vote cluster

Présidentielle 2022: Evolution des intentions de vote par Cluster

Evolution des intentions de vote de la présidentielle 2022

Identitaires
Anti-Assistanat
Sociaux-Patriotes
Eurosceptiques
Réfractaires
Libéraux
Conservateurs
Eclectiques
Sociaux Républicains
Apolitiques
Révoltés
Centristes
Solidaires
Progressistes
Sociaux-Démocrates
Multiculturalistes

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